lundi 14 mars 2011

Qui a peur de Tamara Drew?

La chronique sur KINOK

La jeune femme qui donne son nom au film de Stephen Frears, revient dans son village natal, après s'être fait refaire le nez. Et apparemment, il n'y a pas que le nez qui a changé : c'est sûre d'elle-même, aguicheuse et conquérante, que Tamara revient sur les lieux où elle a grandit, bien décidée à bouleverser son petit monde.

Etrangement, cette histoire qui a le mérite d'être simple n'est pas abordée de manière tonitruante. Au contraire, Tamara est d'abord une absente, ou tout au mieux un personnage comme les autres, parmi les habitants de ce village de la province anglaise. En tout premier lieu, il y a les résidents de la maison pour écrivains. Une auteure de « policiers lesbiens », quelques écrivains ratés, un universitaire américain qui écrit sur Thomas Hardy, Glen. Puis leurs hôtes: Nicolas, l'écrivain éminent et satisfait de polars à succès, et son épouse dévouée, qui s'occupe de la petite troupe. Autres personnages : Andy, beau gosse jardinier/homme à tout faire, deux adolescentes rêvant d'une autre vie, et leur idole, égérie d'un groupe de rock, Ben.

C'est seulement cette situation établie, ces personnages installés, que Tamara Drewe débarque et devient pour tout le monde un motif de distraction. Curieusement, la jeune fille garde un rôle plutôt passif: elle est épiée par les uns, suscite des souvenirs et de l'envie aux autres. Et c'est moins elle qui nous intéresse que tout ce petit monde la voyant arriver. Ses apparitions enjouées et parfaitement anecdotiques sont à l'image d'une mise en scène rythmée, parfois un peu surfaite, mais permettant toujours de rebondir avec à propos sur telle ou telle situation, de zoomer sur tel ou tel personnage. Tamara Drewe est d'abord un excellent prétexte pour décrire le microcosme d'un village, avec ses histoires compliquées, parfois secrètes, et avec son écheveau de personnalités.

En somme, Tamara Drew n'existe d'abord pas vraiment, elle n'est que fantasmée par tout le monde. Pour Andy c'est un souvenir d'adolescence qu'il se rejoue à lui-même (à travers des flashbacks). Pour Nicolas, c'est une silhouette au bout des jumelles, avant tout synonyme de jeunesse et de chair fraiche. Pour Jodie, l'adolescente rêveuse, c'est la copine indigne du héros qu'elle vénère, et qu'il s'agit d'épier de maudire. Apparemment dénuée d'existence propre, il est logique que Tamara soit à peine capable d'action: elle subit par la force des choses la rencontre avec Ben, envoie des e-mails qu'elle n'a pas écrit, accepte sans dire un seul mot l'improbable relation avec Nicolas. Elle n'est qu'un horizon de superficialité qui fait rêvasser tout le monde, et met sous nos yeux la personnalité des uns et des autres.

On est donc à mille lieux du schéma classique que l'on attend d'un tel film: celui de la communauté bouleversée par l'action d'un individu (qui plus est donnant son nom au film!). C'est au contraire, par le biais de Tamara Drew (et de la mise en scène qui lui est accolée), un faisceau d'individualités qui nous est présenté. Et pourtant, si le film dépasse le stade du Desperate housewives à l'anglaise, c'est qu'il offre en creux un véritable portrait de cette jeune femme. En faisant agir les autres, jusqu'à un équilibre incertain entre le tragique et le comique (les vaches...), Tamara Drew finira par avoir pour nous un visage bien défini. Et une personnalité presque émouvante, identifié à l'histoire-même que nous venons de voir, à travers le livre qu'elle écrit pendant tout le film.

Ce qui fait le charme du film – la justesse de ton très anglaise, qui met joliment en lumière, par exemple, la relation entre Glen et la maîtresse de maison – c'est l'idée de montrer ces histoires à travers le prisme d'un personnage transparent, pour donner in extremis de la consistance à ce personnage même. Cette opération est réalisée au prix de quelques concessions: une certaine dispersion dans les effets, l'inutilité de quelques ressorts dramatiques... Diluée dans le temps au rythme des saisons, l'histoire ne fait jamais rire aux éclats et frise parfois l'anecdotique. Mais elle est l'occasion de portraits saisissants, et de situations comiques aussi crédibles que plaisantes.

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