Affichage des articles dont le libellé est Billy Wilder. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Billy Wilder. Afficher tous les articles

mercredi 4 août 2010

Kiss me stupid, de Billy Wilder – la double inconstance version moderne

Billy Wilder a définitivement fait les comédies les plus modernes. C'est-à-dire les plus vulgaires. Dans Kiss me stupid, c'est à la limite du sordide. Un mélomane jaloux, qui porte des pulls à l'effigie de Beethoven et de Bach, une épouse pieuse, aimante et ingénue, un chanteur de variété accroc au sexe (Dean Martin), une prostituée dans sa roulotte (Kim Novak), un garagiste balourd qui semble sorti d'un film de Judd Appatow: si les personnages sont caractérisés, figés dans des rôles, ils le sont dans une sorte de déchéance pathétique. On rigole bien, mais c'est surtout triste.


L'intrigue fait penser à La Double inconstance. Un couple, qu'un jeu de déguisements et de situations comiques pousse au double adultère. La formule n'est pas exactement la même, dans le film de Billy Wilder. D'abord parce que l'issue est différente, ensuite parce que la double inconstance en question est moins fomentée, moins calculée que dans la pièce de Marivaux. Tout est affaire de séquences et de situations, dans Kiss me I'm stupid. Il ne s'agit plus d'analyser l'évolution du sentiment amoureux, mais d'observer les conséquences d'une mise en situation inhabituelle dans un environnement habituel – c'est l'intrusion assez réaliste du monde d'hollywood (avec ses scénarios et ses faux-semblants) dans la province américaine.


Il y a, au fond, deux acteurs de métiers – Dino (le chanteur) et Polly (l'escort girl) – et deux acteurs involontaires – le mari et la femme. Ce sont pourtant ces deux derniers qui se laissent prendre par la situation. A l'image du garagiste, qui est en fait le metteur en scène de toute cette mascarade, Wilder a le chic pour faire prendre les situations, serait-ce le temps d'une chanson. Mais il parvient surtout à insuffler de la mélancolie dans les situations les plus burlesques. Ses personnages comiques sont en fait des personnages inquiets, qui cherchent leur place, qui ne sont jamais dans le bon rôle. Wilder est « en avance sur son temps » (Télérama le dit sur la jaquette du dvd, donc c'est sûrement vrai!), et pas forcément dans le sens progressiste de la formule. Comme dans La Garçonnière, il nous montre toute la tristesse qu'il peut y avoir dans l'insouciance moderne, à laquelle lui, ses personnages et nous-même aspirons pourtant.

mardi 2 février 2010

Uniforme et Jupon court - la première comédie hollywoodienne de Billy Wilder


Le périple de Sue Applegate, dans Uniforme et jupon court (The Major and the Minor), commence par un comique de situation. La voici faisant la fillette pour un billet demi-tarif vers New-York. Ginger Rogers a ainsi douze ans pour les contrôleurs et, au passage, pour le Major Kirby, qui accueille et héberge dans son compartiment cette gamine apeurée. Ce que nous propose Billy Wilder, dans son premier film hollywoodien, est dans la tradition de ces comédies américaines où les personnages sont détournés de leur trajectoire par des situations incongues - c'est le léopard que se coltinent Gary Grant et Katharine Hepburn dans L'Impossible monsieur bébé, de Hawks: il est là et il faudra faire avec.

On peut dire la même chose pour la Ginger Rogers de douze ans: on ne comprend pas trop ce qu'elle fait là - et à vrai dire elle n'est pas bien crédible en fillette -, mais on finit par s'en accomoder, puis par savourer cette loufoquerie sans rapport avec l'itinéraire initial. C'est qu'il y a une naïveté dans ce film, qui commence comme l'air d'enfant de Sue, un peu emprunté, pour teinter finalement l'athmosphère de comédie. Le sentiment ambigu, qui naît entre "Susu" et le Major, est distillé dans les détails, en nuances. Uniforme et jupon court est une fantaisie qui se laisse prendre à son propre jeu, comme une Ginger Rogers qui deviendrait vraiment fillette.

Bien sûr, ne voir que ça, c'est être aveugle comme le Major Kirby. C'est ignorer le nez au milieu de la figure: le déguisement et les mines enfantines de Sue. Il y a ces petits instants géniaux, ou Ray Milland (qui joue le major), cligne des yeux, regarde la jeune fille de biais, vérifie qu'il a bien celle qu'il croit devant lui. Le doute le saisit, en même temps que les sentiments. Il nous suffit à nous aussi d'adopter un regard oblique, pour voir dans la comédie un troublant érotisme du mélange des âges, de même qu'il y aurait plus tard, dans le Wilder de Certains l'aiment chaud, un érotisme du mélange des genres - et le même jeu un peu vulgaire sur la promiscuité des compartiments couchettes...

Ces ambiguïtés ne produisent pas seulement de l'érotisme, mais donnent aussi une tonalité oppressante à l'univers créé autour de Susan Applegate. Si la jeune femme est déguisée en fillette, c'est en face d'elle un régiment d'officiers pré-pubères en uniforme qui emploie toute sa stratégie militaire à lui faire des avances. De là viennent les meilleurs moments, et les plus inquiétants, de Uniforme et jupon court: dans un même mouvement une femme fait la fillette, des garçon, avec leurs grades et leurs uniformes, ont l'air de singer une armée d'adultes, et tout ce petit monde se retrouve infantilisé par un désir régressif. Bref, c'est quasiment un portrait de la société moderne que l'on voit se profiler dans cette première comédie de Wilder, comme si, plusieurs années avant Sunset Boulevard, il avait voulu faire avec une comédie ce qu'il ferait avec un film noir.

mercredi 12 août 2009

Billy Wilder, The Apartment - habiter l'inhabitable


The Apartment, de Billy Wilder, a l'air d'avoir été fait il y a seulement quelques années. C'est qu'on est sûr de trouver, dans ce film de 1960, une atmosphère tristement moderne. Et ce ne sont pas seulement les situations et les accessoires qui, de l'open space à la bière-pizza-téloche, conditionnent encore ce mode de vie que nous cherchons tous à fuir. Il y a surtout une question d'espace, ou plutôt de lieu. La garçonnière dont il question le dispute au bureau, gigantesque et uniforme, comme espace de vie. Et ce petit appartement, pour être au centre de toute l'histoire, n'en est pas moins avalé par ce monde du travail fait de grands espaces, certes simplissimes, mais que le jeu des ascensceurs, des connexions et des promotions transforme en labyrinthe.

Toute l'histoire de The Apartment est justement celle de ces relations de travail qui envahissent l'espace intime du soir et de la nuit, pour chasser tranquillement celui qui l'habite. La raison, d'ailleurs, pour laquelle on emprunte son appartement au personnage de Jack Lemmon (de l'adultère joyeux et ordinaire), fait justice a l'aspect sordide de la chose. A un moment, lorsqu'il s'agit de fêter Noël sur le lieu de travail, le mouvement s'inverse: l'open space se mue en club, les gens s'embrassent, l'atmosphère glacée de la journée s'embue sous l'effet d'autres relations, plus charnelles mais tout aussi triviales.

Est-ce bien d'une comédie dont nous parlons? Oui, nous n'avons pas encore parlé de l'entrain de Jack Lemmon, de ses mimiques burlesques et de cette énergie qu'il met à vivre dans le monde décrit plus haut. Car tout l'enjeu de ce mélodrame comique revient, pour lui, à se rapproprier cette fameuse garçonnière, à en faire de nouveau un lieu de vie - l'endroit qu'il habite, contre celui du relatif et de l'intermédiaire. La relation de voisinage en lieu et place du réseau professionnel. Voilà qui donne tout son sens à la comédie romantique, puisque, dans le même endroit où elle a voulu se laisser broyer par la tristesse de cette vie, le personnage charmant de Shirley Maclaine finira par trouver un refuge: un lieu familier. Le voici, l'adjectif qui décrit aussi bien l'impression laissée par Jack Lemmon que celle, inverse, de cette modernité qui s'éternise.