jeudi 16 juillet 2026

L'Odyssée, de Christopher Nolan



La réussite du film de Nolan est pour moi dans l'effort d'interprétation qu'il fait de l'Odyssée. Ce qui a été vu comme une modernisation du poème homérique est aussi le chemin inverse, un retour en arrière pour tâcher de comprendre Ulysse et sa vision du monde : qu'étaient les dieux pour lui ? Qu'est-ce que cette loi de Zeus régissant les relations humaines ? Sur quel idéal ces personnages modèlent-ils ou refusent-il de modeler leur vie ? Ces questions, le film les pose réellement, au lieu de les prendre comme des éléments du folklore antique. Il dépeint un monde où les âmes sont dépendantes les unes des autres, semblables à des lots distribués au début de la vie et pour lesquels des comptes sont demandés jusqu'après la mort. Cette idée, qui sert de toile de fond aux aventures d'Ulysse, reformule la solidarité existentielle entre les personnages qu'on trouvait déjà dans Interstellar ou dans Dunkerque. Sauf qu'ici, les dieux sont omniprésents, quoique presque invisibles. Ils le sont par la mise en scène : les plans tout en verticalité, magnifiés par l'IMAX, allant du bas vers le haut, comme les compagnons d'Ulysse qui gravissent le chemin vers la maison Circé ou vers la caverne du Cyclope. Dans la tempête sous le mât de leur bateau, ou empilés, perchés les uns sur les autres à l'intérieur du cheval de Troie, ils forment une colonne pour défier les dieux. Comme le dit Ulysse lorsqu'il arrive chez lui déguisé en mendiant "on voit toujours mieux un homme en le considérant d'en bas". De ce principe de vie, qui est aussi un principe de mise en scène, découle l'obsession du film pour le gigantisme. Nolan a toujours aimé jouer sur les échelles. Mais il inverse ici le principe d'Interstellar : ce ne sont plus les hommes qui s’aventurent dans l'immensité céleste, mais des monstres semi-divins qui s’assoupissent dans des cavernes trop petites pour eux. La dimension épique de L'Odyssée est traitée dans cette perspective très humaine, presque anecdotique - ce qui n'est pas illogique pour un récit conçu pour être transmis oralement - du puzzle intérieur qu'il s'agit de recomposer pour s'assurer, à la fin, que le monde tient toujours debout. C'est là sans doute l'ultime ajout de Nolan à son interprétation : celle d'en faire une réflexion sur la civilisation et la barbarie. Car Ulysse est aussi dans le film une sorte de Robinson Crusoé échoué sur la plage de Calypso, ramassant des bouts de son bateau comme autant de souvenirs. Son enjeu n'est pas la survie mais la lutte contre un délitement inexorable. On l'a compris, la barbarie ne vient pas de l'extérieur, des "gens de la mer" dont il est parfois question, et c'est contre lui-même qu'Ulysse mène le plus épique de ses combats.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire