lundi 26 août 2019

Ce qui résiste à l'Histoire


Au lieu de filmer 1969 comme un point de bascule, un moment historique, Tarantino s'attache au contraire à montrer ce qui s'obstine à rester tel quel quand tout s'accélère. Ce sont les rêves de western, la radio, ou les enseignes lumineuses de Los Angeles. Mais il serait faux de faire de Once upon a time... in Hollywood un énième caprice de Tarantino, une bulle enfantine dans laquelle tout serait conservé à l'identique. Le film parie plutôt sur l'histoire contre l'Histoire, le hasard contre la nécessité. Le révisionisme de Tarantino a évolué : il n'oppose plus, comme dans Inglorious basterds sa propre fatalité d'auteur à celle des événements historiques. Il s'agit cette fois de rendre vie à l'anecdotique (une maison hollywoodienne confondue avec une autre) comme ce qui n'est pas emporté par le fleuve de l'Histoire. Les personnages de Once upon a time... in Hollywood tiennent leur épaisseur de cette force d'inertie, et le film tient son émotion des ramifications qui lui font échapper à l'itinéraire attendu.

dimanche 28 juillet 2019

Spider-man : far from Hamlet


Spider-Man : far from home est le film idéal pour qui, comme moi, ne suit plus que d'un œil les sorties Marvel. Je me souviens m'être dit, devant Captain America : Civil war en 2016, que le studio avait bradé ses super-héros, qu'il était impossible désormais de prendre au sérieux cette farce en costume où chaque personnage n'est que le figurant d'une insipide histoire collective. J'ai d'ailleurs découvert les derniers développements de la saga dans l'introduction de ce nouvel opus de Spider-Man, avec tous ces gens qui se volatilisent et reviennent en un claquement de doigt. L'intérêt du film est d'intérioriser, via le personnage de Mysterio, l'idée selon laquelle les super-héros existent si peu qu'ils peuvent disparaître et réapparaitre à l'envi. Mysterio est un ancien employé de feu Tony Stark, cherchant à prendre sa place en simulant des combats épiques dont il est le héros : sous les apparences de l’affrontement super-héroïque se cache une armée de drones contrôlés par le félon. Entre les lignes, le film fait l’aveu de sa propre vacuité : l’illusion qui le fonde ne tient qu’à un fil.

Il n'est pas anodin non plus que, dans cette nouvelle série de Spider-man avec Tom Holland, ce soit un adolescent qui soit confronté à cette réalité intermittente et précaire. Une réplique shakespearienne, tirée d'Henry IV, est citée comme alternative aux grands pouvoirs impliquant de grandes responsabilités - "Uneasy lies the head that wears a crown" -, mais c'est tout aussi bien le "To be or not to be" d'Hamlet qui aurait pu servir à relier toutes les intrigues entre elles : être ou ne pas être le nouveau Tony Starck, être ou ne pas être le petit ami de MJ, et être ou ne pas être tout court, dans les mises en scène oniriques échafaudées par Mysterio. Rien de sérieux, pourtant, dans ce voyage de classe où les capitales européennes défilent tout en faisant de la crise identitaire de Peter Parker un matériau de teen movie. Si le spectre paternel de Tony Stark fait son apparition, c'est sous la forme désormais totalement démonétisée du super-héros Marvel : une pair de lunette donnant accès à une palette de pouvoir, ou une machine à fabriquer le costume idéal.

mardi 4 juin 2019

Séances de mai et rattrapages cannois

Portrait de la jeune fille en feu (Copyright Pyramide Distribution)

Lourdes, de Thierry Demaizière et Alban Teurlé
Touchante immersion aux côtés de pèlerins à Lourdes. Ce documentaire en forme de reportage a l’empathie de la caméra embarquée, portée à croire en tout ce qu’elle filme, comme l’illustre une scène amusante où des gitans commentent avec enthousiasme la vidéo d’un improbable miracle filmé via plusieurs écrans de téléphone interposés.

John Wick Parabellum, de Chad Stahelski
Film d’action placé sous l’empire du nombre : les armes et les munitions se multiplient à l’infini (les décors se muant en réserves d’arme inépuisables), les rapports de forces sont quantifiés et classifiés avec rigueur (au-dessus ou au-dessous de la « Grande Table ») et chaque action semble devoir constituer une monnaie d’échange (ce qui fait leur ambiguïté, toute pièce ou médaille ayant son revers comme tout acte sa motivation secrète). Dans ce genre là, le film est une indéniable réussite.

Les Siffleurs, Corneliu Porumboiu
Comment ne pas tomber sous le charmes des Siffleurs, utilisant les codes du polar pour inventer une autre langue, légèrement à coté (celle des siffleurs, de toute évidence). Un vrai film de personnages : plutôt taiseux, ils font rire et émeuvent sans qu’on sache exactement comment.

Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma
Une peintre tombe amoureuse de la femme dont elle doit faire le portrait pour son futur époux. Méditation sur le regard d’artiste, le film de Céline Sciamma est ambitieux : il est question de donner vie au modèle en bousculant les représentations conventionnelles, liées au point de vue masculin. Edifié dans cette perspective, le scénario est une jolie construction où tout s’imbrique : le sentiment amoureux, la solidarité féminine qui se met en place sur cette île sans homme, et en même temps l'impossibilité de cet amour, sublimée par l'art et par le recours au mythe (notamment celui d'Orphée, qui perd Euridice au moment où il veut la regarder.) Mais malheureusement, toute habile qu'elle soit, cette histoire n'échappe par à l'académisme, passant dans sa réalité concrète à côté de sa promesse d'incarnation. Ce sont d'autres conventions que Sciamma substitue à celles qu'elle croit bousculer : ses symboliques sont surlignées, ses cadrages appuyés, et ses dialogues prévisibles. Les personnages sont corsetés - que les habits soient neufs ne change rien à l'affaire. D’ailleurs, la peinture reste in fine la seule manière possible de représenter cet amour. Ce n'est pas le tableau qui prend vie, mais la vie qui devient toujours un tableau, comme lors de cette scène d'avortement qui se répète, transformant une réalité humaine en geste artistique bien trop conscient de lui-même.

This must be heaven, d'Elia Suleiman
Pérégrination d’Elia Suleiman entre la Palestine, Paris et New-York. Le comique de cadrage fonctionne à plein. On peut trouver le procédé et le discours politique un peu appuyés, mais ils donnent lieu à quelques séquences hilarantes, naviguant entre la satire, la rêverie et l’absurde.

Sibyl, de Justine Triet
Après Victoria, Justine Triet poursuit sa collaboration avec Virginie Efira et son exploration des affres de la dépression. Le film frappe par un montage audacieux, où les souvenirs d’une psychologue et la relation avec ses patients se mêlent au travail d’écriture et aux questions de mise en scène cinématographique, comme autant de visages de l’emprise psychologique. Objectivement très bien fait  même si ses enjeux m’ont justement un peu laissé sur le côté.

Le Traître, de Marco Bellochio
L’histoire de Tommaso Buscetta, premier mafieux italien à avoir collaboré avec le juge Falcone à la fin des années 80. Film intéressant à la fois pour ce qu’il raconte et pour la manière dont il traite l’imagerie de la mafia sicilienne. Le film commence par une photo de famille qui porte en elle les germes de sa fin : derrière l'appareil photo, Bellochio met en scène une sorte de monde sous cloche, guetté par la déliquescence. Quelques années plus tard, les parrains et leurs lieutenants ne sont plus que des spécimens en cage, revenus à l'état de petites frappes, freaks montrés dans des procès publics. Bellochio filme les derniers feux de la Cosa Nostra comme un spectacle qui s’éternise, une fin qui n’en finit pas, de vendetta en attentats.

lundi 25 février 2019

Séances de janvier et de février


Bohemian rhapsody, de Bryan Singer
Pas convaincu par ce biopic en forme de Greatest Hits qui échoue là où il croit réussir - à savoir dans sa volonté de reconstitution à la fois fétichiste et spectaculaire, culminant dans la scène du Live Aid de 1985. Si la ressemblance rigoureuse de cette séquence avec la retransmission de l'époque (soulignée ici) est en effet frappante, la maniaquerie du projet d'ensemble aurait plutôt tendance à vider la musique de sa sève : les titres et les périodes du groupe s'enchaînent dans des montages paresseux, comme dans une mauvaise playlist radio entrecoupée de spots publicitaires. Sauf qu'ici, la pub, ce sont les scènes d'enregistrement qui réduisent chaque chanson à une supposée trouvaille du groupe.

Bodied, de Joseph Khan
Peut-on aimer un film dont tous les personnages sont détestables ? Bodied est une plongée dans le monde des battle de rap, sur les pas d'un personnage de petit blanc, étudiant en littérature, qui voudrait s'y faire un nom. Mais le film met moins en scène les joutes des rappeurs entre eux que le combat qui les oppose aux social justice warriors des campus américains. Une mécanique infernale où s'alimentent mutuellement le politiquement correct et les humiliations déversées au hasard par des poètes du samedi soir. Moraline contre méchanceté cheap : bienvenue dans l’enfer de 2019.

La Mule, de Clint Eastwood
Quel plaisir de voir à nouveau Eastwood trimballer son corps de vieux pour chambrer, sourire, ronronner, grimacer, marmonner, jurer, imiter des personnages de son époque, chantonner un peu à contretemps, dans un film qui ressemble à tout ça à la fois. Ce mode d'être, qui contamine le film, fait penser à un monde perdu qu'il s'agit de reconduire ou de réparer, en répétant les mêmes gestes patients, comme ceux d'un fleuriste qui s'occupe de ses lys d'un jour. Eastwood semble sorti de sa phase crépusculaire : La Mule ne pose pas en dernier film, son modèle est au contraire la répétition bucolique et sereine.

A Cause des filles..?, de Pascal Thomas
Un jeune marié s'enfuit dès la sortie de l'église, laissant la mariée et les convives festoyer sans lui, sur une plage au bord de la mer. Le film est fait de leurs récits qui se succèdent, comme autant de saynètes. On y trouve à la fois le pire et le meilleur de Pascal Thomas. Du côté du pire, une tendance au clin d'oeil graveleux (le sketch de la prof aguicheuse jouée par Marie-Josée Croze par exemple). Dans son versant positif, pourtant, ce côté obsédé fonctionne comme un véritable carburant à fantaisie, qui donne vie à ces histoires improbables, dans un esprit libre et inventif. On retrouve alors l'anarchisme distingué de La Dilettante, et même par petites touches discrètes, son côté mélodramatique qu'il y avait dans Confidence pour confidence. A ce double titre, le sketch avec José Garcia en père de famille nombreuse est particulièrement attachant.

Guy, Alex Lutz
Alex Lutz joue le rôle de Guy Jamet, vieux chanteur de variété fictif, à mi chemin entre Claude François et Michel Sardou, qu'un jeune journaliste décide de filmer après avoir appris que celui-ci était son père. Difficile de définir ce qui fait l'intérêt de cet objet bizarre, sinon le soin et l'entêtement avec lequel il est façonné. C'est le même art du détail dans le jeu de Lutz et dans la confection de ce faux documentaire qui rendent le personnage émouvant : il aurait tout à fait pu exister, et pourtant il n'existe pas.