mardi 24 mars 2009

Fred Astaire - du vivant plaqué sur du mécanique

C'est dans Shall we dance (L'entreprenant M. Petrov), de Mark Sandrich. Fred Astaire se retrouve au sous-sol du paquebot Queen-Ann où des musiciens-mécanos noirs jouent du jazz, au rythme des machines et de la contrebasse. Ce n'est franchement pas le meilleur numéro de claquette ni le meilleur film de Fred Astaire, mais ça vaut le coup de le voir mimer, dans sa danse, les roulements de mécanique qui font avancer le bateau. Car c'est ça, Fred Astaire: celui qui rend sa magie à la machine, comme dans un hommage amusé de l'art à la technique. Il ne s'agit pas, comme parfois chez Gene Kelly, de concurrencer la machine, de porter à sa perfection la performance physique. Non, ici les rouages sont calmement détournés dans le geste du danseur.

Les décors, les chorégraphies, la mise en scène, le scénario même, toute cette machinerie a finalement Fred Astaire pour seul point d'équilibre. Ce n'est plus le danseur qui se sert pour ses numéros de l'environnement quotidien, comme dans toute comédie musicale, mais l'univers entier qui trouve en sa personne un nouvel axe de rotation. Car il a une grâce, celle de la maîtrise: tout est léger dans ses mains, tout bouge sous ses pieds. Dans Shall we dance cette maîtrise de l'équilibre lui permet de faire croire à l'éternel acolyte, son contraire pataud (Eric Blore, qui avait environ le même rôle dans Top Hat), que le bateau est en train de tanguer. Au fond le bateau, comme dans En suivant la flotte, joue un rôle similaire au train de The Band Wagon (Tous en scène, de Minnelli): il est le symbole d'une incessante métamorphose dont les pas du danseur seraient le seul point d'appui.


Il y a une autre scène célèbre, dans l'Entreprenant M. Petrov: un numéro de danse en patins à roulette. On pourrait dire que l'idée est volée au Charlie Chaplin des Temps modernes, et ce que nous avons dit avant sur les rouages de la machine ne ferait que le confirmer. Pourtant du burlesque au musical le procédé est presque exactement l'inverse. D'un côté, selon le mot de Bergson, on a "du mécanique plaqué sur du vivant", de l'autre on a une subversion gracieuse de la technique - en d'autres termes du vivant plaqué sur du mécanique. Si les films de Fred Astaire font plutôt sourire que pleurer, ils ne suscitent pas moins l'inverse de ce que le philosophe évoquait dans Le Rire.





Nous ne parlons pas ici de n'importe quelle mécanisme ni de n'importe quelle machine. Fred Astaire évolue avant tout dans une fabrique d'illusions appelée Hollywood. Elle est là, aussi, la métamorphose - qui permet même au merveilleux de faire ses intrusions: le danseur, en maître des lieux, a la capacité de marcher sur les murs et au plafond (c'est dans Mariage royal), ou d'exécuter un numéro de claquette de concert avec des chaussures dépourvues de propriétaires (Entrons dans la danse). L'enchantement, le spectacle, l'illusion sont les éléments naturels de la comédie musicale. Aussi la plupart des personnages du genre, à commencer par Fred Astaire, sont-ils en général eux-même acteurs, danseurs ou chanteurs, et se produisent dans des shows qui constituent le corps du film. L'histoire d'amour, éternellement recommencée, entre Ginger et Fred, est une recherche de l'être aimé à travers ce dédale d'apparences (c'est le rôle des chorégraphies) et de quiproquos (c'est le rôle de l'intrigue). Et dans L'Entreprenant M. Petrov Fred Astaire finit par danser avec les innombrables répliques de sa partenaire, dont une seule, véritable sous le masque de cire, est garante d'authentiques retrouvailles. Entre ces deux-là, c'est décidément l'amour à l'ère de la reproductibilité technique.

lundi 16 mars 2009

Tout sur rien: Welcome et The International

Je n'irai pas voir Welcome, de Philippe Lioret. D'abord parce que le nom même de ce "Ken Loach français" me fait bailler d'ennui dès que je l'entrevois, confortablement étalé sur un journal ou sur une page du net. Et ça arrive souvent, en ce moment, avec les fameux propos du cinéaste, engagé bien sûr, comparant les immigrés de l'ère Sarkozy aux Juifs de l'Occupation. Bref, si je vais voir le film, il faudra que je me positionne sur ce point, que je dise que non, bon sang, la comparaison est odieuse, et que je concède néanmoins une certaine et louable humanité à ce talentueux conteur, déjà remarqué pour Je vais bien ne t'en fais pas. Trois remarques formelles un peu méprisantes conclueraient cet article insipide, où je ne manquerais pas de m'étonner de l'enthousiasme que suscite le film chez les critiques - peut-être pour dissimuler ma propre incompréhension devant cette forme de cinéma. Tout un programme, qui me fatigue déjà et auquel je préfère renoncer d'avance.


En revanche je suis allé voir L'Enquête - The International, de Thomas Tykwer. C'est un pur chef d'oeuvre. Non, c'est faux: c'est très moyen. Ce qui est vrai en revanche, c'est que Naomi Watts et Clive Owen forment un sacré duo. L'une parce qu'elle est toujours aussi belle, avec sa fausse candeur de blonde (Mulholland Drive, quand tu nous tiens...) complétée par une légère et charmante imperfection de la machoire. L'autre parce qu'il est définitivement la nouvelle gueule du cinéma anglo-saxon - terriblement viril, au dire d'une amie très proche. Il sera aussi bientôt à l'affiche d'un film avec Julia Roberts, appelé Duplicity (il y a fort à parier que la thématique de la duplicité y sera évoquée), dont la bande annonce fait penser dans le même temps à Mr & Mrs Smith et à Ocean's Eleven. L'avant-garde, quoi.

Pour revenir à notre couple qui aurait pu être mythique, il faut préciser que la mise en scène, dans L'Enquête, s'attache à réfrigérer presque méthodiquement toute forme de chaleur, émotive ou sensuelle. C'est le cadre qui veut ça, celui des banques internationales, aux architectures gigantesques et transparentes - le genre d'endroit que Michael Mann aurait pu filmer en mieux. Et tout cela donne étonnamment l'impression d'être enduré, éprouvé du point de vue des comploteurs, des banquiers cosmopolites tirant les ficelles. On voit, comme derrière une vitre, le héros se battre et se débattre en vain contre un système froid, aussi injuste qu'implacable.

"Salauds de banquiers", me semble être le mot de la fin le plus pertinent.

mercredi 4 mars 2009

Gus Van Sant sort carrément du placard

Un coming out généralisé. Il faut dire qu'il avait donné le ton le Sean Penn aux Oscars.

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C'est bien, c'est comme une évidence. Le futur a, de toute façon, raison contre vous. "La honte dans le regard de vos petits enfants." On se sent à Nuremberg. Ceux qui font barrage à la triomphante marche vers les droits de l'homme seront jugés par les yeux du futur, par le tribunal de l'avenir radieux. De cet engagement courageux en faveur du Bien, on notera l'argumentation renversante: quand c'est mal c'est pas bien, c'est pas "equal right for everyone". Quel droit, le "droit fondamental pour deux personnes du même sexe de se marier ensemble"? Moi qui croyais que le mariage était une institution... Bref, on peut diffcilement, dans le genre engagement, faire un coming plus out. Il semblerait pourtant que Gus Van Sant y soit arrivé, dans son curieux Milk. Un film terriblement vide. Rien à sortir du placard. Bien sûr, l'intérêt c'est la sortie, pas ce qu'on a (pas) à montrer.

On a souvent reproché à GVS, surtout au moment d'Elephant, de faire un cinéma vide - comprendre sans contenu, sans propos. Sur le massacre de Columbine, on préférait les explications par le menu du gros M. Moore, aux lentes fascination de cet esthète. Pourtant il y avait de la plénitude dans le triptyque formé avec Gerry et Last days. Ce n'étaient pas seulement les films d'un formaliste. Il y avait certes de l'hermétisme dans ces plans fixes, dans ces cotonneux et silencieux travellings, mais ce qui était opaque, c'étaient les pensées, les émotions, la vie des personnages. Dans Elephant, Gus Van Sant avait réussi à donner du mal une image mystérieuse, un indicible secret.

De secret il n'en est plus trop question dans Milk. Au contraire, tout l'enjeu de ce film réside dans la révélation au grand jour. "Sortez du placard!", tel est le slogan politique d'Harvey Milk, tel est le programme de ce film. De l'opaque, on passe à la plus pure transparence. Des inexplicables attirances, on passe à l'organisation politique d'une communauté. L'homosexualité devient une extériorité. On est pd comme on est noir, désormais, et l'oppression se lit comme une fierté sur le visage. Un film militant, quoi. Mais de cette didactique à gros sabots, on ressort avec la désagréable impression que GVS a dévoilé son cinéma, pour ne finalement rien montrer. Car il ne s'agit pas ici d'homosexualité, mais de communauté gay - une communauté comme une autre faisant valoir ses droits. En somme, Gus Van Sant ne fait pas un cinéma vide quand il se laisse fasciner par la forme, mais, paradoxalement, quand il s'entiche d'un propos, d'un sujet.

Elle est pourtant là, la mise en scène. De belles trouvailles, des plans très simples. On n'épiloguera pas non plus sur le jeu, excellent, de Sean Penn. Tout ça est amoindri par un déroulé trop évident, par un discours trop rodé. En fait Gus Van Sant s'est composé un petit Kennedy personnel (his own private Kennedy), un gentil remake des films politiques des années soixante-dix. Après être passé par le cinéma indé, le film de studio, le remake formaliste, il signe une version orientée des Hommes du président. Et c'est aussi son talent, à ce Gus, d'expérimenter les genres.

dimanche 1 mars 2009

The Wrestler - lord of the ring


Avant The Wrestler, Darren Aronofsky avait fait entre autre Requiem for a dream et The Fountain. L'un sur l'enfer de la drogue, l'autre sur la vie, la mort, l'amour. Une tragédie branchée, une metaphysic-fiction et maintenant un mélodrame "réaliste" sur le catch. Ça doit faire mal aux adducteurs des grand-écarts comme ça.

On s'étonne d'ailleurs, ici et là, des tournants stylistiques de ce jeune cinéaste excessif. C'est vrai qu'à force de tournants le cœur nous vient aux lèvres: des effets tape-à-l'œil de Requiem for a dream aux vertus méditatives de son hallucinatoire Fountain, ça part un peu dans tout les sens. Et nous voici arrivés, avec The Wrestler, à un cinéma apparemment sevré de ses outrances - photographie granuleuse, montage discret, filmage réaliste aux accents documentaires.

Mais dire cela serait oublier que nous parlons d'un film sur le catch - et le cinéma-réel de Darren Aronofsky c'est pareil que le catch, c'est du chiqué. Le film est fait comme on fait du catch: en multipliant les effets de réel, pour bien épater la galerie. Souvent les catcheurs vont se battre à côté du ring, près du public. C'est pour faire croire que c'est pas juste un show. Aronofsky, lui, veut déborder le cadre classique du mélodrame pour faire croire que c'est pas que du cinoche.

Le réel en question, le film n'y va pas par quatre chemin, c'est le corps, la chair. Chair meurtrie du catcheur, chair dénudée de la strip-teaseuse: peu nous est épargné de la triste condition de notre corps de mortel. Myckey Rourke a été débarqué pour incarner à lui seul cette déchéance physique, ce retour de flamme des feux de la rampe. Il a été accueilli comme il se doit, c'est-à-dire comme un messie, par les journalistes. La christologie que cette constatation entraîne se lit comme le nez cabossé au milieu de la figure. Il faut dire que c'est tout une histoire ce corps gonflé, dopé, torturé, raccommodé. Le catcheur à la retraite a quelque chose d'un monstre - créature de Frankenstein au mieux, au pire simple femme à barbe (avec chevelure blond platine.) Et l'allusion, ressassée pendant tout le film, à la Passion de l'agneau, "bélier", ou bouc émissaire, prend avec ce freak une tonalité inédite. Car c'est sur l'autel du pur spectacle que ce corps s'offre en sacrifice.

En effet, les sorties de piste des vrais faux combattants ne durent jamais bien longtemps. Tout l'effort, pour le cinéaste comme pour Randy, notre personnage de catcheur, revient finalement à ramener de force la réalité dans l'enclos du ring, dans l'enclos du show. Aussi est-ce bien à un mélodrame que nous avons affaire. Parce que notre catcheur aura servi trop longtemps la viande habituelle et parce que, pesanteur, il aura attendu trop longtemps d'être visité par la grâce, il se contentera finalement de se jeter à nouveau sous les cordes du ring pour rejouer encore la même comédie. La dernière.